L'art de bien vieillir : Nosferatu - The Wrath of Malachi

Par Verveneyel

Je vais vous faire une confidence : c'est rare que je mette beaucoup d'argent dans un jeu-vidéo. Comprenez-moi, étant principalement consommateur de musique, de films et de livres, ainsi qu'un fervent chineur de la bonne occasion, je mets très rarement 50 à 60 euros dans un jeu, tout simplement parce que rien dans ma consommation de culture n'atteint ce prix, et c'est souvent ce qui me permet d'en récupérer une multitude. À force de faire le tour des boutiques de seconde main, de destockage, et bien-sûr de surveiller les bonnes affaires en ligne, on peut vite se constituer une coquette collection pour pas un sou, et s'occuper des heures durant.

Beaucoup rétorqueront alors que je passe à côté de la majorité des nouveautés à la pointe de l'innovation, et que je vis sur les cadavres décrépis de vieux coucous vidéo-ludiques avalés par les années. Vous avez à peu de choses près raison, et je le revendique presque, ayant vécu à travers ces monuments de vieilles pierres de vrai bons moments.

Tout naturellement je me suis tenu informé pendant le confinement des soldes Steam pour faire de nouvelles découvertes et rentabiliser cette période critique où il ne fallait pas sortir de chez soi. Entre autres excavations, j'ai découvert un jeu du début de notre bon XXIème siècle, qui déjà à son époque n'a pas vraiment marqué l'histoire, aussi loin que je me souvienne, j'ai nommé Nosferatu : The Wrath of Malachi.

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Le jeu nous emmène dans la Transylvanie des légendes. Comprenez, pas celle de la vraie vie où vous voudriez passer vos vacances. Vous contrôlez un athlète britannique issue d'une bourgeoisie aux poches vides, qui vient de se prendre une ratatouille en escrime aux jeux-olympiques, et qui s'en va célébrer les noces de sa soeur. Le problème, c'est qu'une fois arrivé sur les lieux par une nuit lugubre, tout est calme. Trop calme. Et alors que vous baguenaudez dans la cour du château, vous tombez sur un ami de votre famille, curé de son état, qui vous annonce que votre beau frère est un vampire, qui souhaite sacrifier votre sœur, sa virginité et le reste de votre famille, pour invoquer une créature diabolique du nom de Lord Malachi. Pour ne rien arranger, vous êtes arrivé au beau milieu de la nuit et vous n'avez plus qu'une heure et demi pour sauver tout le monde, car à minuit, le mal sera déchaîné. Et pour être le héro du jour, forcément, il faut se farcir le château de long en large en éliminant au passage toutes les sales bêtes qui veulent vous charcuter.

Autant vous dire que d'entrée de jeu (haha), vous avez une certaine pression sur vos épaules, et vous n'êtes pas au bout de vos peines.

Alors bien-sûr, le jeu n'est pas parfait. Disons-le, la hit box des ennemis et la vôtre est parfois approximative, la génération aléatoire d'architecture dans le château est parfois un peu cocasse (comprenez "parfois c'est très vide, d'autres fois surchargé, et pas toujours cohérent), et graphiquement c'est plutôt léger pour l'époque quand on sait que Alone in the Dark : The New Nightmare et Silent Hill 2 sont sortis deux ans avant, avec des décors et textures mieux fichus. CEPENDANT, Nosferatu, c'est l'oeuvre d'un petit studio Suédois qui n'a tellement pas fait date qu'ils n'ont même pas droit à une page wikipedia. En recherchant, il semblerait même que Nosferatu... soit leur seul fait d'arme. Conclusion : c'est un petit studio indépendant qui n'avait certes pas le budget de Konami ou d'Infogrames.

Le sachant, qu'en penser ? Ma foi, que ça fait sacrément bien le job, et que ça survit bien au poids des années. Je suis personnellement assez surpris de la tiédeur de l'accueil critique qu'il récolte.

Parce que pour un jeu d'horreur, on n'est clairement pas volé. Le jeu est stressant à plus d'un titre : la musique a beau être répétitive et minimaliste, elle participe à la construction de l'ambiance dans un jeu où on a un peu peur d'avancer, en imaginant ce qui va nous tomber sur le râble. Parce que vos ennemis apparaissent beaucoup plus souvent que vous ne le voudriez derrière votre dos, ou dans un coin de l'image où il fera de toute façon trop sombre pour que vous les voyiez venir. Ouvrir une porte, c'est toujours serrer les dents en se disant qu'on va encore tomber dans de beaux draps. La plupart des monstres sont d'ailleurs rapides et vous vous retrouvez à leur portée en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Quand ils vous frappent, ils vous font en général beaucoup de dégâts, et il faudra user d'un peu de ruse si vous ne voulez pas vous transformer en gigot. Adieu les attaques frontales et déraisonnée où vous pouvez foncer dans le tas en allant toujours de l'avant et vous en sortir indemne. Il vous faudra souvent reculer, fuir même si vos jauges de vie et de fatigue sont trop inquiétantes. La bonne nouvelle tout de même pour vous, c'est que vos ennemis sont un peu moins malins que des velociraptors et ne peuvent pas ouvrir les portes, ou alors suffisamment lentement pour vous donner une petite longueur d'avance. Attention, qu'on ne me comprenne pas de travers, vous n'allez pas vous échiner pendant des heures comme dans Dark Souls pour venir à bout de toute la ménagerie, malgré tout, vous n'allez pas vous promener à travers le jeu comme vous traversez votre jardin. Moi qui, par exemple, ai tendance à attendre un peu à la vue d'une menace au loin, pour bien prendre le temps de trouver la meilleure solution, disons que j'ai souvent été pris de court.

D'autant plus que par souci de réalisme historique, votre arme à feu est assez contraignante : c'est une espingole, avec laquelle vous ne pouvez tirer qu'une seule balle à la fois, avant de recharger, et de recommencer. Autant vous dire que si vous sortez votre pétoire, il faut que ça en vaille la peine parce que vous pourriez bien mourir trois fois avant de pouvoir tirer la prochaine cartouche. On est loin d'un Resident Evil 4 où vous enfilez les déflagrations comme des pairs.

Tout ce côté joyeusement archaïque, c'est ce qui fait que le jeu a une atmosphère réussi. C'est aussi ce qui donne une certaine puissance au décor : tout n'est que donjon, cachot, crypte. On se trouve projeté dans un château de Dracula type Bela Lugosi ou Max Schreck, décrépit, à l'abandon, assez éloigné du faste propret et glamour des jeux Dracula, de certains Castlevania ou du plus récent Vampyr. Le jeu cite ouvertement ses classiques : Bram Stoker, John Polidori, Murnau, et on y croit.

J'en profite pour ajouter que le mélange d'influence se sent notamment dans le design des ennemis. On a droit à un bestiaire assez large entre des goules chétives de petites taille, des êtres squelettiques qui rappellent les strigoïs, des faucheurs aux traits d'hommes enragés, des femmes vampires séduisantes comme dans Dracula, des squelettes vaguement recouverts de chair putréfiée, des spectres intangibles dont vous ne viendrez à bout que grâce à votre fidèle crucifix, et d'autres créatures encore qui semblent tout droit sortis de la tête de Francis Bacon ou Jérôme Bosch. Et bien-sûr, vous trouverez un vampire qui a une vraie tête de Nosferatu à la Murnau, clou du spectacle. Voilà ce qui arrive quand on consent à un mariage arrangé sans même voir la tête du riche galant.

Et tout ça, mes amis, pour une bouchée de pain, puisque le jeu coûte moins de cinq euros sur la plateforme Steam. À ce prix là, il n'y a même plus de discussion, laissez-vous tenter, tentez votre chance, et laissez la sienne à ce petit jeu sans grand ambition, qui mérite bien plus qu'il ne récolte.