Le Prince des Ténèbres (John Carpenter)

Par Evil Ted. Le 17/06/2021

Arte nous a récemment proposé un cycle John Carpenter, un réalisateur dont j’admire le travail, au même titre que Paul Verhoeven, David Cronenberg ou encore Wes Craven. Une filmographie que beaucoup rêveraient d'avoir (on ne compte plus ses films considérés comme incontournables) ; pourtant ses scores au box-office ne sont pas souvent probants. Ils sont même meilleurs à l'international plutôt que sur le sol américain.

Je vous propose de revenir sur le film que je préfère du réalisateur, « Le Prince des Ténèbres », mais d'une manière un peu différente de celle adoptée il y a quelques années sur un autre média.

Ce film fait suite à l'échec commercial des « Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin ». Les studios attendaient un ersatz d'Indiana Jones ; ils ont eu à la place un film WTF mêlant SF-Action-Humour, où le héros n'est vraiment pas le héros (il est même gaffeur, pas vraiment futé et certainement pas un modèle de courage). Ne sachant pas comment le vendre, les studios ont limité la promotion et surtout ils l'ont finalement peu distribué en salle...une sortie dans un quasi anonymat qui lui sera logiquement fatale. Heureusement ce film avec Kurt Russell connaîtra une renaissance dans les vidéoclubs et obtiendra, tout comme Halloween, New York 1997, The Thing ou Invasion Los Angeles, le statut amplement mérité de film culte. Un film de pop-culture et de culture geek avant l'heure (les fans de jeux vidéo et de Mortal Kombat comprendront) !

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Disposant d'un petit budget suite à cet échec qui l'avait profondément marqué (et qui l’affecte encore en dépit de son statut d’oeuvre culte avec notamment une BD supervisée par le réalisateur lui-même qui en est la suite officielle), Carpenter va alors utiliser tous les ressorts qu'il maîtrise à la perfection pour se remettre en selle dans les meilleurs conditions : un huis-clos où une équipe va enquêter et lutter contre un secret caché depuis des millénaires par l'Église. Ce secret s'avère être le mal originel, enfermé dans un réceptacle sous la forme d'une substance malveillante, qui va se transmettre entre humain par « contact physique ». Difficile de ne pas faire le rapprochement entre ce « fils des ténèbres » et le virus du sida présenté comme le fléau des années 80's. D'ailleurs le professeur en chef (Victor Wong, présent au casting de Jack Burton…Burton aime s’entourer de gens qu’il connait) diagnostique que ce mal se développe comme « un parasite dans le corps ».

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On retrouve également une autre critique sociétale à travers les sans-abris. Ces derniers vivent en marge de la société et seront les premiers soldats de cet anti-dieu. Un vagabond, incarné par Alice Copper, exécutera de sang-froid le premier membre de l'équipe. Ces exclus sociaux nous sont présentés comme des anonymes et limite déshumanisés ; ils constituent des esprits facilement manipulables (on retrouve ce message dans « Invasion Los Angeles » où les aliens vont trouver des soutiens parmi les SDF en les sortant de la rue, en leur donnant un statut social … le personnage joué par George Buck Flower, un fidèle de Big John, en est le parfait exemple). Le fait que ce tueur soit incarné par une star du hard rock alors que ce mouvement était sous les feux des critiques (Mary Elisabeth « Tipper » Gore et le fameux sticker Parental Advisory : Explicit Content qui considéré le metal comme un mal) est d'autant plus judicieux. Carpenter un cinéaste engagé ? Sans aucun doute !

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Cet anti-dieu, fruit de l'anti-matière issue d'un anti-monde et dont l'histoire est retranscrite dans une anti-bible (écrite et rééecrite à travers les âges), va venir ébranler toutes les croyances des scientifique et du prêtre qui les accompagne (notre seigneur serait notamment un extraterrestre). Ils vont devoir lutter, à plusieurs reprises, contre les manifestations du mal (mais que fait Dieu ?). D'ailleurs, on peut même se demander s’il y a une seule intervention divine au cours du film…je vous laisse vous faire votre propre opinion...La seule chose que je peux vous dire c'est que l'homme d'Eglise essaiera de tirer la couverture pour sa chapelle après avoir plus que douté (personnage incarné par Donald Pleasence, un prêtre qui se nomme...Loomis ^^).

Pour donner du crédit et du corps à cette mythologie, Carpenter puisse de nombreuses références dans les sciences (notamment quantique), la religion (le sacrifice d'un martyre et sa « résurrection » via télépathie et voyage dans le temps), la mythologie (le mythe d'Orphée et d'Eurydice). Carpenter en profiter pour faire un bel hommage à « Orphée » de Cocteau avec la fameuse scène du miroir que je trouve assez flippante (enfant j’appréhendais de toucher un miroir…ou de dire 3 fois Candyman devant un miroir… mais ça c’est une autre histoire ^^).

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Comme bien souvent avec le réalisateur la fin est ouverte, et on peut légitimement se demander qui a gagné. J'aurai tendance à répondre le téléspectateur tant le film est magistral (je le préfère même à l'Exorciste).

Bonne séance.

Trailer :

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