Réussir une adaptation infidèle : une réflexion sur The Vampire Lovers de Roy Ward Baker

Par Verveneyel

J'ai déjà eu l'occasion de vous le dire, et ceci n'est pas un placement de produit : je suis ultra fan de la plateforme Française ShadowZ. C'est pour tout vous dire la dernière plateforme de VOD que je garderais s'il fallait que je les abandonne toutes. C'est notamment une plateforme qui gagne mon coeur par son ouverture d'esprit, la passion véritable pour le cinéma de genre qu'elle témoigne, et la qualité évidente de son catalogue. C'est bien simple, niveau cinéma le reste ne fait pas le poid. Les dilemmes qu'on a sur Netflix pour choisir un film, parce que la majorité à l'air médiocre, se muent en dilemmes sur ShadowZ parce que beaucoup trop de trucs ont l'air excellent.

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Bref, cher lecteur, tu le sais, c'est les vacances, autant dire que j'ai pas mal de temps à offrir à ShadowZ. Mon humeur allant vers quelques vieilleries gothiques sanguinolantes, j'ai mis en attente "Le Corps et le Fouet" pour attaquer d'abord "The Vampire Lovers", un film relativement oublié des studios Hammer, en dépit de bonnes critiques générales sur IMdB et Rotten Tomatoes. Quelle ne fut pas ma surprise quand au générique je vis apparaître les mots "adapted from Carmilla by Joseph Sheridan Le Fanu". Pas de doute, j'allais rester jusqu'au bout.

Aujourd'hui, j'ai décidé de vous donner mon avis sur le film à travers une réflexion sur le principe d'adaptation, c'est à dire du passage d'un récit d'un medium à un autre. Remontez vos manches, l'intro va être longue, parce qu'on a besoin d'un certain nombre d'éléments préambules pour traîter la question intelligemment.

Voyez vous, l'adaptation, c'est un exercice pour le moins casse gueule, qui fait souvent l'objet de polémique au même titre que les remakes, surtout à l'heure actuelle.

L'enjeu est assez évident : en général, les gens qui s'inquiètent, et parfois qui râlent, sont souvent ceux qui connaissent le medium d'origine, l'apprécient voire le chérissent, et craignent de voir leur oeuvre se faire piétinner par un réalisateur peu scrupuleux ou le rire gras d'un producteur.

On touche rien qu'avec ce constat un problème pour le cinéma : passer du papier à l'écran (parce que c'est souvent dans ce sens que ça marche) est difficile. Tout simplement parce que, rien qu'en termes de timing, littérature et cinéma ne jouent pas sur le même plan.

La lecture, c'est l'art de l'endurance. C'est ce qui nous tient en haleine pendant des heures, des jours, des mois. Un film, c'est plus proche d'un sprint : tirer le maximum d'un temps court. Faites le calcul : si vous avez déjà lu "It" de Stephen King, ça vous a certainement pris plus que les 192 minutes de Tommy Lee Wallace ou les 305 minutes d'Andy Muschietti, que ça vous ait plu ou non. Le fait est que des très longs films, ce n'est pas toujours facile à tenir, alors que des longs livres, on s'en accomode bien.

Là encore on peut faire des comapraisons : Ken Follett et Terry Goodkind sont des auteurs à succès malgré l'épaisseur de leurs livres. Vice-versa, très peu des gens auraient le courage de s'attaquer à "À l'Ouest des Rails" de Wang Bing, ou "Little Dorrit" de Christine Edzard. Certains n'osent pas même se lancer dans le "Seigneur des Anneaux" de Peter Jackson. La preuve est faite. Les séries ne sont d'ailleurs pas une parade à ce problème de temps : que l'on adapte un seul livre ("Les Pilliers de la Terre") ou plusieurs ("Cadfael", "Les Orphelins Baudelaire"...), il est très probable qu'il manque encore des choses, du papier à l'écran.

Et ce pour la simple et bonne raison que littérature est cinéma n'usent pas du même langage. Quand la littérature c'est la gloire des mots, le cinéma c'est la gloire de l'image en mouvement, et on oublie trop souvent à quel point ça peut être incompatible.

Là où un romancier va pouvoir développer par de nombreuses descriptions explicites, par des dialogues, par des retransciptions de pensées ; le cinéaste va devoir traduire sous forme d'image, et non pas qu'avec du texte. La preuve, c'est que l'avalanche de dialogues, les cartons explicatifs et autres abus de langages sont souvent perçus comme des maladresses ou des aveux de faiblesses. Il n'y a à peu près que "Star Wars" pour lequel il est normal de lire un pavé explicatif en préambule. Passez ça chez Uwe Boll, et tout le monde crie à l'ennui (avant même que le film se lance, c'est dire). De la même façon, on peut se trouver à aimer des personnages taiseux au cinéma, parce que les images sont assez parlantes. Dans un film comme "Drive", le silence des personnages a une telle puissance que le peu de dialogue qu'ils ont est d'autant plus percutant.

Bien-sûr qu'on a des grands dialoguistes au cinéma, comme Michel Audiard, mais l'art du bon mot ne peut-être envisagé sans tout ce qui l'entoure. Comme disait Sacha Guitry, "Le silence après Mozart, c'est encore Mozart", et ça marche aussi au cinéma. Pour donner un dernier exemple, une bonne réplique de sitcom est souvent d'autant plus savoureuse qu'elle est suivi par du silence, des regards, des changements de plans, des jingles, bref, tout un tas d'éléments extérieurs au texte. Dans un livre, tout parle, tout le temps.

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Tout ça sans même parler de tous les paramètres qui font la qualité d'un film, de la musique à la lumière, du cadrage au jeu des acteurs ; la liste est longue. Ainsi donc adapter c'est choisir, parfois couper, parfois réorganiser, et parfois, il faut le dire, se l'approprier.

Parce que le film que j'ai vu ce matin, ce n'est pas "Carmilla" de Joseph Sheridan Le Fanu, c'est "The Vampire Lovers" de Roy Ward Baker, un oeuvre nouvelle que son auteur va s'approprier, modeler à sa façon. Si la motivation pour adapter est parfois purement commerciale (ce qui peut générer des fiascos désincarnés comme "Captain America : Civil War" ou "Hellboy" de Neil Marshall), on peut voir dans l'adaptation le terrain fertile pour exprimer une vision artistique. C'est pour moi ce qui ressort des deux "Sin City" de Robert Rodriguez et du "Shining" de Stanley Kubrick. Dans les trois films concernés on a différents niveaux d'infidélité ("Shining" étant proverbialement différent du roman au point d'avoir été renié par King), mais on ne peut pas passer à côté de la vision artistique. Parfois on a même des artistes qui trahissent leur propre oeuvre dans les adaptations filmiques : c'est le cas de Pierre Lemaître dans "Au Revoir Là-Haut" ou de Clive Barker avec "Hellraiser".

Maintenant qu'on a mis tout ça dans nos têtes, qu'en est-il de "The Vampire Lovers" ? Le suspense a déjà été tué par le titre : c'est un film qui m'a vraiment plu, alors même que je connaissais bien le livre d'origine. Pourtant, l'adaptation compte pas mal d'infidélités.

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Je vous préviens, ça va spoiler sec pendant cette partie, mais je pense que vu l'âge de la figure de Carmilla, sa place dans la Pop culture et dans la culture Metal, vous savez déjà à peu près tous de quoi on parle ; et quand bien même ce ne serait pas le cas, ça ne vous empêchera pas d'apprécier le film. Au contraire, cela vous donnera peut-être des clés de lecture.

Le film de Baker se découpe en trois acts : un premier, assez court, qui montre la chasse au vampire du baron Van Hartog, un second chez le général Von Spieldorf, et un dernier chez Roger Morton. Rien que dans le choix de cette chronologie, le film réarrange tout le roman bien au-delà du simple changement de nom des personnages.

Dans le livre de Sheridan le Fanu, le troisème act du film est la trame principale : suite à un accident de fiacre, le père de l'héroïne accepte d'héberger une mystérieuse et ravissante jeune fille, Carmilla. Celle-ci va très vite devenir très amie avec la protagoniste, qui lentement dépérit. Vient plus tard le général Von Spieldorf, qui, racontant les circonstances par lesquelles il a perdu sa propre fille, confirme la nature vampirique soupçonnée de Carmilla. Se lance alors une chasse à laquelle se joint le baron, qui chasse les vampires pour venger une affaire familiale.

Dans sa narration, Le Fanu nous révèle progressivement le surnaturel, en jouant pendant la majorité du roman sur le doute. Ce n'est que vers la fin que la nature de Carmilla devient certaine, grâce à l'intervention soudaine d'autres personnages qui viennent dissiper les questionnements. C'est un procédé narratif efficace, qui tient le lecteur en haleine.

Dans le film de Baker, on accepte en quelques minutes que les vampires existent. Les événements sont traîtés dans l'ordre chronologiques : d'abord l'affaire du famille du Baron, puis la tragédie des Von Spieldorf, puis la course à la mort de la maison Morton. Et là vous vous dites sûrement : "mais du coup, c'est maladroit ! Il y de moins en moins de mystère à mesure que le film avance."

Certes, sur la nature de Carmilla, le voil est vite levé. En deux plans on nous fait comprendre le fin mot de l'histoire. Plan 1 : une fenêtre ouverte ; Plan 2 : Carmilla dehors cheveux au vent sur le balcon. Plan 1 + Plan 2 = Carmilla s'est envolée par la fenêtre, wahou, c'est magique ! Mais ce n'est pas maladroit : c'est salutaire. Cela permet à Baker et à ses scénaristes d'user d'un ressort qui marche très bien au cinéma : le suspense. C'est à dire, quand le spectateur en sait plus que les personnages. Le coeur de l'intrigue n'est plus de savoir qui est cette étrange jeune fille, et ce mal étrange qui frappe les gens qui s'en approchent. On connait la menace, il s'agit donc de se demander comment les personnages vont se débrouiller avec elle. Vont-ils survivre ? Vont-ils mourir ? Dans quelles circonstances ? Ce sont ces pensées qui vont visser le spectateur à son siège pour le reste du métrage. C'est l'ignorance des personnages qui nous inquiète.

Là encore, vous pouvez protester en disant que le suspense existe aussi en littérature, mais vient un autre aspect qui vient appuyer le choix des scénaristes : la fluidité du récit. Dans "Carmilla", les motivations du général et du baron viennnent interrompre l'action par des dialogues et des explications. On n'est pas si loin d'un Deus Ex Machina dans le sens où la résolution de l'intrigue arrive un peu de nulle part, en plein coeur de l'action.

Si c'est plutôt fluide dans le roman, c'est potentiellement risqué au cinéma : des lignes de dialogues pourraient aplatir l'action, la rendre moins urgente, et des flash-backs explicatifs pourraient carrément casser le rythme du film. On en revient au conflit entre langage littéraire et langage cinématographique. En remettant les choses dans l'ordre chronologique, Baker préserve le rythme de la narration, et n'a pas besoin d'expliquer les motivations des personnages dans un moment fort, puisqu'il nous les a déjà montrées.

Avec les actions dans cet ordre, la tension monte sans arrêt jusqu'à la course finale, et pour le coup, on retrouve presque la progression de "Dracula" de Bram Stoker : un personnage qui constate le pouvoir des vampires (Jonathan Harker chez Stoker, le baron dans le film), un premier personnage qui succombe (Lucy Westenra chez Stoker, Laura dans le film), et un dernier qu'on essaye à tout prix de sauver (Mina Murray chez Stoker, Emma dans le film).

En choisissant cette réorganisation chronologique, on constate aussi que Baker a fait de Carmilla la véritable héroïne du film alors même que celui-ci ne porte pas son nom. Dans le roman de Sheridan Le Fanu, tout est raconté à travers le point de vue de Laura (rebaptisée Emma dans le film), victime principale de la créature. Dans "The Vampire Lovers", les victimes de Carmilla passent au second plan parce qu'elles changent régulièrement. On change de maison, de décors, de victimes, de familles, la seule chose constante à l'écran, c'est Carmilla. Moralement ça change presque le propos du livre, mais dans le bon sens : Laura (Bertha dans le livre... je sais, niveau changement de nom c'est compliqué) et Emma sont innocentes et vertueuses, mais certes un peu superficielles, tandis que le personnage le plus complexe, avec le plus de relief, c'est Carmilla. Le film lui donne la possibilité de développer pleinement son charme hypnotique tant explicitement (dans le film, les vampires ont un pouvoir de séduction tel qu'il en devient magique) que symboliquement (la présence à l'écran de la volcanique Ingrid Pitt en fait une véritable reine de la nuit). On est autant victime de la prestance de ce personnage que si l'on faisait partie de la diégèse. C'est infidèle au roman, mais ma foi, ça marche !

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Pourquoi ça marche ? Entre autres, parce que cela modernise le propos du livre de Le Fanu.

Je m'explique : "Carmilla", sorti en 1872, constitue une oeuvre relativement subversive puisqu'elle introduit le concept de vampire lesbienne, avec une place importance donnée à la tension sexuelle entre Carmilla et Laura. Pour l'époque, et jusqu'assez tard c'est carrément le seul vampire sexy de la littérature, ses concurrents principaux étant "Varney The Vampire" de Rymer, "Le Vampyre" de Polidori et "L'étranger des Carpathes" de Von Wachsmann, dont les vampires sont tous proverbialement repoussants et laids. Même "Dracula", arrivé quelques années après "Carmilla", contiendra de la tension sexuelle, mais certainement pas de la beauté pour son vampire fétiche. Le charme des vampires n'est pas tant dans leur apparence ni même leur attitude, mais simplement dans l'aura mystérieuse qu'ils dégagent. Dans "Carmilla", même si Le Fanu en dit relativement peu, on s'intéresse tout de même à une relation homosexuelle, qui en plus implique une certaine notion de plaisir chez les deux partis de la relations : Laura et Carmilla se disent réguliêrement qu'elles sont belles, se témoignent souvent de l'affection. Pour rappel, on est en 1872 dans une Irlande qui appartient toujours au Royaume-Unis. Exactement vingt-trois ans plus tard, Oscar Wilde était condamné à la prison pour "sodomie". Ce n'est pas rien.

Je reviens à ma notion de modernisation. "The Vampire Lovers" est un film de la Hammer, un studio qui justement a mis un point d'honneur à redonner leur sex appeal aux vampires sur grand écran. Jusque-là, les masturbateur un peu fantasques avaient dû se satisfaire d'un Max Schreck pas très flatteur dans le "Nosferatu" de Murnau, et d'un Bela Lugosi froid, sec et austère chez Tod Browning...

La Hammer met dans la peau de Dracula un beau jeune homme, grand de taille, fin de trait : Christopher Lee. On n'est pas encore à Robert Pattinson, mais ça change quand même de style. Il était donc presque prophétique que la Hammer adapte "Carmilla", dans cette droite lignée post-code Hayes.

Dans les faits, le fait d'avoir replacé Carmilla au centre de "The Vampire Lovers", le film en devient carrément féministe : dans le livre Laura subit passivement l'emprise de son ami vampire. Dans le film, on change de point de vue : les personnages passifs sont au second plan, et on suit une femme maîtresse de sa sexualité (le film contient d'ailleurs un érotisme que le livre n'a pas). C'est Carmilla qui prend les initiatives sur toutes ses victimes : avec Laura, avec Emma, avec la gouvernante, avec le majordome, avec le médecin... (Avec cette énumération de victimes vous constaterez d'ailleurs qu'on passe à de la bisexualité.)

Autre exemple : Carmilla apparaît pour la première fois dans le film dans un bal dansant où elle attire l'attention de toute l'assistance, subjuguée par sa beauté. Les cavaliers se bousculent pour la danse, mais on nous fait comprendre par l'image qu'elle ne s'intéresse pas à eux : elle ne quitte pas Laura du regard, au point où son cavalier et amant lui fait remarquer. Carmilla refuse de se laisser hâper par les carcans classiques du patriarcat, qui par le regard en font un objet : elle choisit.

Ce n'est pas encore suffisant pour vous ? Accrochez-vous, j'en ai une dernière. Dans le livre, le père de Laura (Emma dans le film donc. Tenez bon.) emmène sa fille loin de chez elle pour la protéger, et celle-ci assiste au combat final, à la mise à mort de Carmilla. Dans le film, Emma reste au château jusqu'au bout alors que la compagnie de chasseur découvre, en chemin, la nature de Carmilla. L'amant de feu-Laura se lance alors au secours d'Emma, et les autres (Roger Morton, le Général, et le Baron) chevauchent jusqu'au château Karnstein pour trouver la tombe de Carmilla. Quand l'amant arrive, Carmilla est en train d'emporter Emma, alors qu'elle aurait pu la tuer comme tout le monde jusqu'ici. Symboliquement, la vampiresse est d'abord précipitée à sa retraite par le promis, l'amant, le mari convenable de la société. Ensuite, elle est pourchassée et mise à mort par des figures paternelles, elles-mêmes d'autant plus symboliques qu'on y compte un militaire et un noble titré ; autant de figures conservatrices. Le pieu s'enfonce et le sang vient tâcher une immaculée robe blanche. On est en 1970 en plein âge de la libération sexuelle : pas de doute, c'est le vieux monde qui a tué Carmilla. C'est le patriarcat.

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Un ajout dans le scénario m'a également marqué : à un moment du film, une procession funéraire passe à proximité de la demeure des Morton, et Carmilla se pleint du son de leurs chants. Certes, jusqu'ici, rien qui change vraiment du livre, mais soudain, Carmilla se met à pleurer, regarde Emma dans les yeux, et lui dit d'un air bouleversé "Tu vas mourir. Nous allons tous mourir." Un peu plus tard, Carmilla se trouve également refroidie par Emma, qui lui explique qu'elles ne pourront jamais vivre leur amour, mais qu'elles seront toujours amies.

C'est peut-être anodin, mais là où Carmilla était plus ou moins un simple prédateur manipulateur dans le livre, on a ici plus l'impression d'une femme qui brûle la vie par les deux bouts, essayant de conquérir la mort pour ne pas trop penser à la sienne. On y voit cette attitude qui pousse parfois les jeunes gens à prendre des risques, à appliquer la fameuse maxime "You Only Live Once". Carmilla devient une sorte d'idéaliste qui vit de passion, même si cette passion consume les autres autour d'elle, et finira d'ailleurs par avoir raison d'elle. "The Vampire Lovers", c'est un film sur les rêves perdus, l'histoire d'une jeunesse éternelle qui refuse autant qu'elle peut un monde adulte que tout le monde, à part elle, semble prêt à accepter. La famille Karnstein (tous physiquement jeunes et beaux) toute entière a été massacrée dans le film (ce que l'on a pas dans le livre) ; autrement dit, la société ne voulant pas d'eux s'en est débarassée. Après tout les vampires ont pleinement pris en main leur indépendance, et ça dérange.

Autre exemple d'une belle inventivité scénaristique : quand Carmilla meurt à la fin du film, son portrait au château, qui la montrait belle, et puissante, se mue en portrait d'un squelette. On est en droit de s'interroger une dernière fois sur la positivité de cette scène. Après tout, on devrait se "réjouir" de la fin de la "menace", de la fin de la "malédiction", mais enlever la vie à Carmilla revient à tuer la beauté, flétrir la grâce...

Tout ça laisse penser que les infidélités vont très bien au film, car on n'a certes pas affaire à une copie conforme de l'oeuvre de Le Fanu, mais à une honnête accolade, aussi intelligente que respectueuse. On pourrait donc conclure dans un premier temps en disant que l'adaptation est réussie quand elle semble faire état d'une compréhension profonde de l'oeuvre qu'elle adapte ; quand on a l'impression que les scénaristes ont autant aimé l'original que nous-même, et qu'ils en ont pris soin. En ce sens, pour moi, l'équipe de "The Vampire Lovers" a chouchouté Carmilla. Mais s'arrêter là ne suffit pas.

Au-delà même du côté symbolique, on ne peut pas nier aussi que certains choix de scénarios constituent un attrait dramatique intrinsèque. Comme je vous l'ai dit plus haut, la fin du film s'organise sur deux lieux différent : l'amant qui fonce au château pour sauver Emma, le reste des hommes qui fonce au manoir Karnstein. Le film est alors orchestré comme une course contre la montre pour secourir Emma et ne pas laisser s'échapper Carmilla. C'est très efficace sur le plan du suspense, c'est bien rythmé, et là où dans un livre ç'aurait pu être confus, ça fonctionne très bien au cinéma. Les puristes du livre trouveront même de quoi se nourrir les mirettes avec quelques calques saisissants, notamment la fameuse scène de la pantère noire, très bien réalisée. Et là vient une deuxième conclusion qui cette fois-ci peut contenir aussi des grosses infidélités comme "Shining" : une adaptation est bonne quand, même infidèle, elle semble solidement réfléchie dans ses choix dramatiques et cinématographiques. On peut tout à fait excuser les inventions de "The Vampire Lovers", voire s'en réjouir, parce qu'on constate qu'elles permettent au film d'aller quelques part, qu'elles ne sont pas là par hasard. (vous riez peut-être, ça n'est pas évident. Regardez "Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées", vous comprendrez mieux.)

Pour clore cet article déjà bien dodu, "The Vampire Lovers" est aussi un film qui se savoure pour le simple plaisir de voir un film de vampire de vieilles pierres, sans forcément se creuser trop la tête comme moi. C'est toujours un film de la Hammer. On retrouve quelques têtes connues avec plaisir notamment le légendaire Peter Cushing. Les vampires sont originaux en termes d'apparences et de pouvoirs (survie de jour, téléportation, hypnose, aura aphrodisiaque...). La musique du film, signée Harry Robertson, a ce petit charme daté à base de chromatismes et autres intervaux diminués. On rit parfois de bon coeur à certaines paresses typiques du studio : typiquement, chez Hammer Productions, n'importe quel objet peut devenir un crucifix pourvu qu'on le croise avec un autre. Certes, cet aspect là est un peu niais, mais pas dramatique, et toujours amusant. Le film n'a pas forcément beaucoup de style au niveau de la réalisation, on n'a pas forcément de jeux de prises de vues renversants et lourds de sens, mais à aucun moment on n'oublie de nous raconter une histoire. Il cite même parfois ses classiques, avec des jeux d'ombres à la "Nosferatu"... Bref, c'est un film qui promet un bon moment, bien achalandé et sans excès. Ce sont une heure et quarante minutes que vous ne perdez pas.