FICTION : La Lettre

Par Verveneyel

AVANT-PROPOS : Pour ma 200ème contribution sur Blastphème, je voulais introduire un nouveau concept, à savoir les écritures de fiction. Le principe est simple : les chroniqueurs de l'équipe Blastphème peuvent, si l'envie les prend, publier des histoires de fictions de leur création sur le site. Le but n'étant pas de flatter des prétentions au titre d'auteur, mais simplement de partager d'autres facettes de nos univers avec vous qui nous lisez. Bonne lecture ! Verveneyel

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Au capitaine de la faction de la Garda de Dublin 2.

01/12/2018

Cher capitaine,

Par la présente, je vous annonce que je quitte le poste que j'occupe depuis trente ans en tant qu'agent de la Garda Síochána. Ma décision est irrévocable, profondément réfléchie, anticipée dans ses moindres détails et conséquences, et effective à partir du moment où cette lettre arrive entre vos mains.

Je peux parfaitement comprendre qu'une décision aussi soudaine puisse paraître surprenante et alarmante, et en ce sens vous devez savoir que je suis maintenant en sécurité ; mais aussi que ma dite sureté dépend de mon départ. Aussi, pour que les raisons de ma démission soient claires, j'ai l'intention de raconter précisément ce qui m'est arrivé et qui m'a conduit à la conclusion absolue que je devais m'en aller.

Voyez-vous, je fais ce travail depuis trente ans. Trente ans pendant lesquels j'ai gagné le respect de mes collègues et de mes supérieurs autant que je le pouvais. J'ai vu des choses terribles au cours de ma carrière, et j'ai toujours réussi à trouver le courage de reprendre mes esprits, de continuer, de rester positif et de croire en l'importance d'être dans la Garda. Je l'ai toujours fait, mais pas avec cette nuit-là.

En tant qu'homme de cinquante-cinq ans, le temps des interventions pour forcer les portes pour attraper les trafiquants de drogue est derrière moi ; surtout après la blessure aux deux genoux dont j'ai souffert en 2004. Pour cette raison, j'ai été placé à un poste beaucoup plus détendu : la surveillance de Saint Stephen's Green.

Cela ne m'a jamais dérangé car je faisais mes patrouilles de jour, et j'appréciais la beauté du parc, la mémoire qu'il abrite, le calme... Après tout, qui n'aimerait pas ça ? Il y a comme un goût de retraite.

Mais c'est alors que le conseil municipal de Dublin a pris la décision qui allait changer ma vie, et pas pour le mieux : en raison de problèmes liés au trafic de drogue et aux viols, il a été décidé que le parc serait fermé la nuit et qu'une surveillance nocturne serait mise en place. Comme vous le savez, le poste de nuit m'est revenu.

Pour être honnête, je n'ai pas vraiment aimé ce changement : marcher dans un immense parc dans le noir, seul (car les coéquipiers étaient postés aux entrées), transforme l'endroit entier en quelque chose de beaucoup plus sombre, comme si la paix du jour s'était transformée en quelque chose d'inamical. Chaque craquement de feuille ou chaque goutte d'eau vous fait sursauter, et la lumière de votre lampe torche valdingue à tout va. Les arbres deviennent menaçants dans la lumière blafarde. D'une certaine manière, ne rien trouver parfois plus difficile mentalement que de voir réellement ce qui a causé le bruit. Un écureuil est mieux que rien si vous me suivez. Rien ne s'est produit les premières nuits pourtant. Laissez-moi mettre l'accent sur ceci : rien de spécial ne s'est produit, jusqu'à cette nuit-là.

Je me souviens de chaque instant. Nous avons fermé le parc à 19 heures, car tels sont les ordres du conseil municipal. Cette nuit-là, je me souviens très bien avoir dit à un jeune couple qu'il ne pouvait pas entrer. La jeune fille semblait vraiment désolée, car apparemment elle avait des projets dans le parc qui sont tombés à l'eau avec la fermeture. Le garçon était plutôt compréhensif à en juger par son geste. Trop tard pour jouer les jolis cœurs. Peu importe, c'était juste pour prouver à quel point mes souvenirs de la journée sont précis. J'ai donc fermé les portes et commencé à me promener dans les allées avec ma lampe de poche.

Les heures passaient, lentement, de plus en plus sombres. À 23 heures, je flânais toujours, glacé, mais plus ou moins neutre à la froideur générale de l'atmosphère.

Il est pourtant pertinent de mentionner cette atmosphère, car quelque chose d'indescriptible a soudainement changé, précisément au passage de 23 heures. Pendant un moment, l'air est devenu plus dense, et plus froid. Je me souviens m'être frotté les deux mains, en y soufflant de l'air chaud. Et quelque chose ne semblait pas normal. Il y avait quelque chose qui se cachait dans l'obscurité, je commençais à en être sûr. Vous savez, après trente ans de travail pour la Garda irlandaise, vous apprenez à écouter vos instincts naturels. Pour une raison que vous ne comprenez pas toujours, votre corps vous dit qu'un danger est proche, et il a toujours raison. Bien que je n'aie rien vu ni entendu, j'ai pris mon arme. L'air était humide aussi. La brume envahissait lentement le parc tandis qu'une brise la faisait voleter comme de la fumée dans les allées. Je me souviens m'être retourné précipitamment, persuadé d'avoir entendu quelque chose, et avoir sursauté de terreur à la vue du buste de James Joyce. Pauvre bougre. Et alors que je commençais à me sentir plus à l'aise, à m'habituer à la morosité de la situation pour me remettre en selle, tout a été balayé en un clin d'oeil.

Je l'ai vu. Je l'ai vu de mes propres yeux, mon capitaine, pouvez-vous le croire ?

Là, debout, quelques pas devant moi. Grand, très grand, plus d'un mètre quatre-vingt d'après ce que je pouvais juger. Parfaitement immobile. Une grande silhouette dans un voile noir ondulant. Et le parc était silencieux, mon capitaine. Si terriblement silencieux. Comme j'aurais aimé entendre un écureuil, un corbeau ou un pigeon. Je n'ai rien entendu, et j'ai tout vu.

Mes jambes étaient paralysées par une peur que je ne pouvais expliquer. Rien ne semblait réellement dangereux, mais pourtant chaque centimètre de mon corps ne pouvait être plus certain de l'horreur ineffable de ce spectacle. Vous n'avez aucune idée de l'effort considérable que j'ai dû fournir pour viser la forme ondulée, baignée de brume, et crier "Les mains en l'air !".

La forme n'a pas bougé. C'était évident dès le début. À partir de ce moment-là, je perdais clairement patience et raison, la vue était insupportable. L'environnement entier tout autour était insupportable. J'ai demandé à nouveau "Mains en l'air que je puisse les voir ! Maintenant !" Et grand dieu, rien ne s'est produit. "C'est mon dernier avertissement avant que je tire !" J'ai eu l'audace d'ajouter. Et rien ne s'est passé, la silhouette était là, debout, comme un monolithe tenu par mon désespoir et ma folie. Et seulement poussé par la plus stupide des imprudences, j'ai tiré. Une seule fois. Bang. Deux fois. Bang ! Bang ! Et à chaque fois, mon capitaine, j'ai vu la balle percer le voile, le laissant sans une égratignure, et la forme est restée debout.

Puis toute témérité s'est envolée, j'ai fait un pas en arrière et j'ai commencé à courir vers la porte principale, ma lampe de poche offrant un spectacle grotesque de lumière bondissante visant nulle part et partout, en même temps que je me précipitais. Mais alors j'ai entendu un craquement et une branche a été projetée sur mon visage. Je suis tombé à la renverse et j'ai étouffé, terrifié. J'avais laissé tomber ma lampe de poche à mes pieds dans la chute, et dans le faible éventail de lumière blanche qu'elle crachait, se tenait la silhouette noire, plus grande que moi sur le sol, plus sinistre que la Faucheuse elle-même, un colosse voilé que l'imagination d'un Homme ne peut imaginer.

En proie à un profond désespoir et à l'inquiétude pour ma vie, j'ai crié à l'agonie : "Que voulez-vous ? Que faites-vous ici ?"

Et comme une réponse, mon capitaine, la silhouette s'est retournée, dans un mouvement rapide qu'aucune créature ambulante ne pourrait faire avec une telle fluidité, et j'ai alors vu un visage plus blanc que la lune, avec des yeux blancs comme du marbre et des traits plats, qui me fixait. En un battement de cœur, la chose a volé vers moi, en poussant le plus terrible gémissement que j'ai jamais entendu, et je me suis évanoui, tout est devenu noir.

Quand je pense à ce son, mon capitaine, je ne puis réprimer mes larmes.

J'ai été trouvé allongé sur l'herbe à 2 heures du matin par mon collègue Bill Morris, qui m'a emmené à l'hôpital.

Maintenant, monsieur, je sais très bien que vous pouvez penser que je suis fou, tout le monde le ferait après une histoire aussi extravagante. Mais je préférerais être fou, ou annoncé comme tel, plutôt que d'errer à nouveau dans les allées de Stephen's Green, car depuis que j'ai fait cette rencontre fatidique, il n'y a pas eu une seule nuit de ma vie qui n'ait été empoisonnée et tourmentée par le regard de deux yeux de marbre sur un visage plat plus blanc que la lune.

J'espère que vous comprendrez.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes respects les plus sincères.

Lieutenant Sean Pettigrew

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