Un long Fleuve Tranquille : Rêve de Fevre - George R. R. Martin

Par Verveneyel

À la simple lecture de cet article, la plupart d'entre vous est probablement déjà en train de trépigner en piaffant "C'est l'auteur de Game of Thrones ! C'est l'auteur de Game of Thrones !" Certes cher amis survitaminés c'est bien le seul, l'unique George R. R. Martin qui a tenu la barre, sinon la plume, de cette oeuvre phare qu'est Rêve de Fevre, bien qu'elle ait moins marqué les esprits du grand public que sa saga à base de bâtards, de zombies et de dragons. Et c'est dommage.

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Parce que Rêve de Fevre, c'est un pur bonheur de lecture vampirique alors que d'aucun trouvent volontiers le monstre barbant et répétitif au possible. On y suit l'histoire du capitaine Abner Marsh, vieux loup de fleuve en déroute ; qui se voit proposer par un mystérieux individu aussi riche qu'excentrique d'être le capitaine d'un nouveau bateau à vapeur, plus grand, plus rapide, et plus luxueux que tout ce qui baigne dans les eaux du fleuve de l'époque. Le capitaine accepte, sans se douter que ce partenariat l'emmènera par bien des périples.

En essayant de vous révéler le moins possible sur le fond, j'apprécie dans un premier temps l'atmosphère construite par les différents périples des personnages le long du Mississippi. À la manière du parler de navigateur, l'auteur nous fait percevoir le fleuve et les navires qui le parcourent comme des personnages à part entière du récit. Toute une mystique fluviale est bâtie à travers le roman.

L'auteur déborde de talent pour nous faire ressentir tout l'amour des bateaux que porte en son cœur notre personnage principal, et les descriptions amoureuses du Rêve de Fevre participe à donner à l'histoire quelque chose d'exotique, d'inconnu, d'aventurier aussi.

Un autre élément rafraichissant, c'est que le roman, pourtant vampirique, n'est pas centré sur des questions de romance et d'érotisme, thématiques qui ont fait le sel de tout un pan, monumental, de la bit-lit. Ces questions existent dans le livre, mais elles sont secondaires, et n'influencent pas directement la trame principale. Rêve de Fevre est un récit sur l'amitié, sur la confiance et sur la loyauté ; ainsi que sur les épreuves qui en découlent. On y retrouve ceci dit un peu de "géopolitique vampirique" si l'on peut l'appeler ainsi ; un peu comme dans True Blood mais en nettement moins décevant.

La façon d'envisager les vampires est également intéressantes : toujours en évitant de vous spoiler, les vampires de l'univers de Rêve de Fevre connaissent le folkore autour de l'ail, les crucifix, l'eau vive, les pieux ; ils peuvent se servir de cette connaissance pour manipuler les humains, mais en réalité ne correspondent pas à ces croyances. D'une part cela leur entretien généreusement l'aura menaçante, on est loin de l'éternel Dracula de Christopher Lee qui coule comme une pierre dans des eaux calmes pour peu qu'elles soient vives. D'autre part c'est aussi un élément qui va nourrir les jeux de mensonges et de trahison qui vont huiler les rouages du récit.

Pour ceux qui aiment la brutalité de l'action chez George Martin, elle est à nouveau présente dans ce livre. Certains moments sont très crus, très violents, parfois immoraux et répugnants, mais rien n'est gratuit, tout est étudié pour jouer avec notre perception des personnages, notamment pour en rendre certain délicieusement haïssables.

L'histoire en est donc haletante, avec beaucoup de suspense bien réparti dans le temps. Il contient aussi de francs moments d'émotion, et c'est pour ma part un roman que j'ai eu de la peine à finir tant j'avais passé un bon moment à le lire.

Enfin, c'est un roman qui questionne l'indifférence face à l'inacceptable. Se situant dans le sud des Etats-Unis au XIXème siècle, l'esclavage est la trame de fond de Rêve de Fevre. Et si au début de l'histoire notre capitaine n'est pas tellement porté sur la politique, il va progressivement découvrir son indignation, et finir par agir.

Avec autant de bonnes choses, ce serait dommage de passer à côté. Et si la fin de la série Game of Thrones vous a déçu, voilà qui vous redonnera goût à la littérature de Martin.