Le Body Horror selon Henenlotter

Par Julien (Evil Ted). Le 16/10/2020

Le Body Horror, comme son nom l’indique, est une sous-catégorie du genre de l’horreur où le corps humain va subir des transformations, modifications et autres sévices de manière bien souvent excessive. L’exagération pouvant alors verser soit dans le « crade », soit dans le « parodique avec une bonne dose de burlesque ». Pour la première catégorie on pense instinctivement à David Cronenberg (Frissons, Rage, Chromosome 3, Crash, La Mouche…), à Brian Yuzna et Stuart Gordon (la saga Re-animator, Society), à Clive Barker et son Hellraiser … En ce qui concerne la seconde catégorie, le premier nom qui me vient à l’esprit est Frank Henenlotter qui a embrassé le genre, avec beaucoup d’humour, dans toute la filmographie que ce soit dans la sage Basket Case (1, 2 et 3), Brain Damage (Elmer le remue-méninges), Frankenhooker et le summum du genre avec Bad Biology (Sex Addict). Dans ses films, le comique ne vient donc pas seulement des FX que l’on peut qualifier au mieux « d’underground », au pire de « carton-pâte » (voir cartoonesques), mais également des situations que tout un(e) chacun(e) peut/va connaitre au cours sa vie. En effet les (anti-)héros sont souvent de jeunes adultes qui doivent faire face, tant bien que mal, à ce corps humain hors du commun et à l’acceptation de leurs caractéristiques inhabituelles. Les jeunes se découvrent, explorent et testent les limites de ce corps changeant. Le cinéaste va donc en profiter au maximum, surtout dans une société américaine très puritaine où le sexe est tabou (l’Europe est perçue comme très sexualisée outre-Atlantique). D’ailleurs, on ne peut que donner raison à Marlène Dietrich qui disait : « En Amérique, le sexe est une obsession ; ailleurs c'est un fait ».

Je commence donc avec BASKET CASE (Frères de sang) qui, à l’origine, n’avait pas été pensé pour avoir une suite. Ce qui fait que le premier épisode se suffit à lui-même, les 2 séquelles qui ont suivies n’étant pas de franches réussites (et encore je suis gentil). Le personnage central du film, Duane, est né avec une caractéristique physique très particulière : un frère siamois, Belial (un démon dans la tradition judéo-chrétienne), difforme ne possédant qu’une tête, 2 bras et un morceau de buste. Les 2 possèdent un lien télépathique, ce qui a permis à Duane de sauver son frère. En effet, les 2 frères avaient été détachés l’un de l’autre lors d’une opération d’ablation à domicile puis jeté avec les ordures. Depuis Duane se balade avec Belial enfermé dans un panier en osier cadenassé. Ce qui est intéressant, en dehors des scènes de massacre bien gores et plutôt réussies, c’est le lien et la dualité entre les 2 êtres et leur représentation symbolique. Belial incarne en quelque sorte la part sombre de Duane : en plus d’être maléfique (son prénom, les yeux rouge, le lien télépathique précédemment cité, ce dernier personnifie le désir, la frustration, la jalousie, l’envie, l’impuissance, la colère, la dépendance (voire l’addiction), l’exclusion à cause de la différence que ressent Duane qui quoi qu’il fasse est toujours lié à son frère (les scènes où Duane est en charmante compagnie illustrent parfaitement ce propos où Belial « vit » les choses simultanément). On peut également faire le parallèle avec la ville de New-York, lieu où se déroule le film, qui est filmée de la pire manière possible : crade, miteuse, violente, marginale…un vrai conte de fée lol. Les 2 épisodes suivant, bien plus focalisés sur les ressorts comiques, n’auront pas la même portée symbolique/ satirique et sont donc bien moins intéressants.

On enchaine ensuite avec BRAIN DAMAGE (ELMER LE REMUE-MENINGES) que je trouve encore plus réussi que Basket Case 1 même s’il ne possède pas cet aura de film culte. Notre jeune héros se réveille avec un parasite dans sa nuque qui peut sortir pour lui parler et lui injecter une substance lui permet de faire un « good trip hallucinogène et planant ». La voix d’Elmer (AYLMER en VO) se veut également rassurante, pour mettre Brian en confiance. Ce qui me fait dresser un parallèle avec le serpent Kaa dans le dessin-animé Disney « Le Livre De la Jungle » (R.I.P Roger Carel). Car derrière tout cela se cache une sombre réalité : cette substance est drogue puissante à laquelle Brian va vite devenir accro sous peine de tomber en bad trip et de subir un manque insoutenable. Elmer se comporte alors comme un dealer abusant de sa position dominante sur son client. Le prix à payer va être (très) lourd pour Brian : le symbiote va se servir de lui pour se nourrir de cerveaux humains (tout cela me fait un peu penser à Venom, le film Marvel avec Tom Hardy). La force du film c’est que l’on arrive à éprouver de la sympathie pour la bestiole (malgré son côté machiavélique) et de l’antipathie pour Brian qui épouse tous les traits des junkies (comportement irresponsables, abandon de ses proches…). Fidèle à son habitude Henenlotter utilise le sexe pour une scène mort devenue culte (Mesdames, je vous conseille vivement de ne jamais faire une gâterie à un garçon étant porteur d’AYLMER ^^). Un film exécutoire pour le réalisateur qui n’a jamais caché ses addictions. Ah oui, j’oubliais, cerise sur le gâteau : il y a un guest qui fera bien plaisir à celle et ceux ayant vu Basket Case 1.

Place maintenant à FRANKENHOOKER qui, en ce qui me concerne, n’est pas le chef d’oeuvre ultime du réalisateur (Bad Biology étant mon favori car totalement WTF mais poussant l’univers et les thématiques de l’américain à leur paroxysme). Le synopsis est simple : un jeune savant tue accidentellement sa jeune, jolie, douce et sage petite amie avec une tondeuse à gazon qu’il avait construite et customisée. N’arrivant ni à se pardonner, si à faire son deuil (il a conservé sa tête dans un congélo), il part en quête de pièces détachées, auprès de prostituées, pour reconstruire la femme qu’il aime (Frankenhooker est un mélange de Frankenstein et de hooker = pute). Pour se faire il va utiliser une drogue créée par ses soins qui fait littéralement explosé les consommateurs (pas assez courageux pour les liquider lui-même). Drogue, sexe, horreur, quartiers crades et malfamés…pas de doute on est bien chez Henenlotter. Incontestablement le réalisateur nous livre son film le plus délirant, l’horreur étant reléguée au second plan et utilisée pour faire rire (à la manière d’un Re-animator ou d’Evil Dead 2 et 3). En témoigne notamment le fait que Jeffrey Franken se « remue les méninges » à l’aide d’une perceuse plantée directement dans le cerveau…on comprend mieux pourquoi il a de telles idées lol. Par contre le côté satirique est toujours bien présent : la recherche du corps féminin parfait qui en définitive devient de moins en moins humain (la beauté comme leitmotiv suprême…la chirurgie esthétique comme instrument du body horror), les bas quartiers new-yorkais laissés dans une grande paupérisation, les ravages de la drogue… Des thématiques qu’il connait décidément très bien car il a vécu dans ces quartiers étant jeune ; quartiers qui, en quelque sorte, ont fait de lui l’homme qu’il est. La fin totalement WTF vaut le détour et pas seulement pour les créatures qui l’attaque (l’arroseur-arrosé). Car comme dans tout film de F.H, il y a toujours une morale. Une fable trash des temps modernes.

« Bad biology » me permet de conclure sur cette présentation du body horror haut en couleur à la sauce Henenlotter. Il y a tellement à dire sur ce film et pour ne pas gâcher votre plaisir je me dois de ne rien vous spoiler (je l’ai fait découvrir à Verveneyel en prenant bien soin de ne rien lui dire…je peux vous dire que son degré de surprise monté crescendo lol). Si vous devez choisir un seul film d’Henenlotter, ça serait lui ! L’histoire met en scène 2 personnes jeunes, 1 fille (Jennifer) et 1 garçon (Batz), ayant des particularités anatomiques au niveau de leur intimité. Ce qui leur cause de très sérieux désagréments, des très mauvaises expériences sexuelles qui peuvent virer au drame, des conséquences biologiques et métaboliques ultra-rapides chez l’héroïne...on pourrait presque parler de mutants (oui comme les x-men, mais avec un grand X si vous voyez où je veux en venir). La drogue est également présente dans le film pour un usage exclusif chez le garçon (l’autre « héros » du long métrage). Par contre si la ville et ses quartiers n’ont plus d’importance dans l’histoire, l’amour/ la recherche de l’autre (de sa moitié qui complète) est au coeur du film. Jamais le réalisateur n’avait donné autant d’importance à ce sentiment (des drogués de l’amour car ils ressentent un manque/un vide à combler). Le cinéaste se sert de ces différences physiques pour capturer la frustration, la détresse, l’envie, la solitude éprouvées par les jeunes adultes. Clairement on se demande comment Henenlotter a pu imaginer cet ovni et surtout comment les studios ont pu accepter de le produire ? Du Cronenberg puissance 7 (le chiffre n’est pas pris au hasard, n’est-ce pas Jennifer) ^^. C’est inespéré et très courageux de leur part et on ne peut que les remercier pour la prise de risque. Evidemment les 2 tourtereaux vont fatalement se rencontrer et le film devient encore plus dingue (soyez attentif au dernier plan du film, j’en ris encore en y pensant). Evidemment tout n’est pas parfait, c’est grossier, parfois de mauvais-gout, vulgaire (la scène sur le tournage du clip de rap avec le masque des figurantes…), avec des FX undergrounds pas vraiment réalistes, et pourtant on se laisse embarquer dans la folie. Ce qui est finalement la définition même du body horror donnée en début d’article quand on y pense.

Si vous êtes ouverts(es) d’esprit, bon public, avec un sens de l’humour assez large, je ne peux que vous conseillez de jeter un oeil sur ce film, ainsi que les 3 autres précédemment cités.

Bonnes séances.

Trailer BASKET CASE 1 :

Trailer BRAIN DAMAGE :

Trailer FRANKENHOOKER :

Trailer BAD BIOLOGY :

}